En ce sens, deux épisodes parmi d’autres éclairent son parcours. Le premier est relaté par la ministre elle-même dans le livre d’entretiens avec Claude Askolovitch qu’elle a publié récemment chez Grasset, et qui s’intitule Je vous fais juges. Elle y évoque le mariage qu’elle a contracté dans sa jeunesse. Ce n’était pas un mariage forcé, ni même un mariage arrangé, précise-t-elle : c’était « une aberration sans doute, mais consentie ». Or la suite du dialogue est révélatrice :
-Je me suis dit que ça pourrait peut-être marcher. Qu'on ne m'ennuierait plus avec mon statut de femme célibataire...
-On vous embêtait ?
-Vous savez ce que c'est. Ou plutôt, vous ne savez pas ! Ce sont des discussions, des pressions récurrentes ; l'environnement. Les gens qui interrogent mes parents, à Chalon. Une atmosphère... L'envie qui vous prend de céder, de laisser aller, de faire plaisir... Je me dis qu'après tout être mariée me donnera un statut.
En quelques mots, sans doute sans le savoir, Rachida Dati vient de définir l’hétérosexisme. Car la norme du couple hétérosexuel, c’est d’abord la norme du couple. A l’évidence, son « statut de femme célibataire » posait problème à son entourage. Les « discussions », les « pressions », « l’environnement », l’« atmosphère », tous ces mots décrivent l’expérience d’une norme qui ne conçoit la femme que dans le rapport à l’homme –autrement, pas de statut légitime. C’est pourquoi la jeune fille finit par « céder ». En ce sens, on le voit, ce « consentement » n’était pas totalement libre. Mais aussitôt, elle comprend son erreur, et tente, non sans succès, de faire annuler son mariage. Comme elle l’explique elle-même : « J'avais consenti à une cérémonie contre nature... » Propos révélateur…
Le second épisode, c’est bien sûr sa grossesse. La rumeur fut finalement confirmée par la ministre, qui refuse cependant de préciser le nom du père. Elle explique seulement qu’elle a une vie privée « compliquée ». Les supputations vont bon train. Ne serait-ce pas José Maria Aznar ? A moins que ce ne soit Dominique Desseigne, PDG du groupe Lucien Barrière, ou encore Henri Proglio, patron de Veolia Environnement ? D’autres lancent le nom de l’animateur, Arthur. Mais Rachida Dati refuse d’en dire davantage ; c’est sa vie privée. Et elle entend exercer ses fonctions ministérielles jusqu’au bout : « ce n’est pas une maladie. » Là encore, la nervosité du public tient au fait qu’une femme publique qui devient mère sans père, cela gêne tout le monde. Si encore elle disait qu’il y a un homme, quel qu’il soit, régulièrement à ses côtés, on serait en partie soulagé. Mais non, elle ne dit rien.
Rachida Dati est donc cette femme étonnante qui accepte le mariage, mais repousse le mari, qui devient mère sans dire qui est le père. Or, en tant que femme publique, à la tête d’un ministère aux fonctions régaliennes, elle exerce son autorité de manière brutale, c’est-à-dire masculine, tout en jouant dans les revues people sur une féminité exacerbée par les apprêts de Christian Dior, de Chanel ou de Prada. Une femme, très femme, qui agit comme un homme, qui accepte les hommes et semble les refuser. En ce sens, on le voit bien, elle ne cesse de déroger aux règles assignées aux personnes de son genre, qu’on s’en réjouisse ou qu’on s’en plaigne…


Ensuite, cet insuccès s’expliquait aussi par le déficit d’organisation du mouvement. La Straight Pride était une notion a priori séduisante, des citoyens divers s’en réclamaient sur internet, créaient des T shirts, montaient des blogs, organisaient des campagnes plus ou moins spontanées, mais sans chercher à se structurer de manière plus rationnelle. Certaines associations plus importantes avaient tenté de reprendre le thème, mais sans véritable coordination. Par ailleurs, elles défendaient souvent des idées assez différentes, pour ne pas dire assez opposées. Certaines étaient plutôt religieuses, d’autres plutôt politiques, les dernières se voulaient indépendantes. Certaines étaient franchement homophobes, et le revendiquaient, d’autres affirmaient qu’elles ne l’étaient pas, et s’en défendaient. Bref, il y avait autour de la Straight Pride une certaine confusion : pas d’objectifs clairs, pas de réseaux organisés ; partant, pas de succès.
Les promoteurs de la Straight Pride organisèrent ainsi de nombreuses manifestations publiques. Il s’agissait en général de marches à travers les villes, ou de campagne de sensibilisation sur des campus universitaires. Parmi les plus importantes de ces opérations figure la marche qui eut lieu le 15 juin 2003 à Portland, dans l’Oregon. Il s’agissait bien sûr de promouvoir l’hétérosexualité et la famille américaine. Le Comité d’Organisation était constitué de chrétiens, mais se disait ouvert à tous les hétérosexuels sans distinction de race, de religion, ni même de statut marital. Officiellement, on pouvait donc être musulman, noir et célibataire, et faire partie du mouvement. Le Comité était conscient des objections et des critiques qui pouvaient être formulées à son encontre. C’est pourquoi il prit soin de rédiger certaines règles très précises, destinées à éviter tout débordement. Les pancartes exprimant la haine ou la violence étaient proscrites. Ainsi, au lieu d’affiches disant « les pédés sont des pécheurs », « Dieu déteste les pédés », ou même « vous n’avez pas encore le sida ? », slogans maintes fois entendus par ailleurs, le comité recommandait plutôt les messages d’amour : « Dieu vous aime tous ». De même, les armes étaient interdites : ce n’était pas un rallye de la NRA. En outre, on exhortait les participants à avoir l’air au moins aussi gai que les gais eux-mêmes, et on expliquait dans le règlement comment éviter les altercations avec les éventuels militants homosexuels, qui viendraient organiser une contre-manifestation. Au lieu de répondre aux provocations, il suffisait de proclamer : « Alleluia ! »

